Le cancer est aujourd’hui l’une des maladies chroniques les plus fréquentes dans les sociétés occidentales. Le diagnostic et le traitement de la maladie entraînent une diminution du niveau d’activité physique qui peut accroître le risque de perte de masse musculaire. La maladie provoque également des altérations métaboliques qui aggravent la cachexie cancéreuse, ou perte de poids excessive, et compromettent la masse musculaire. Enfin, la maladie elle-même peut obstruer le tractus gastro-intestinal et provoquer des symptômes secondaires qui empêchent de maintenir les apports nutritionnels habituels [1].
Quels sont les effets de la sarcopénie, ou perte de masse musculaire, chez les patients atteints de cancer ?
Le muscle n’est pas seulement une question d’apparence ou de force, mais aussi de santé. Chez les patients atteints de cancer qui présentent une sarcopénie ou une faible masse musculaire, la survie s’est révélée 3 fois plus faible que chez les patients sans sarcopénie [2]. Cette relation entre sarcopénie et mortalité ne s’observe pas seulement chez les patients de poids normal, mais aussi chez les personnes obèses ayant une faible masse musculaire [3].
Par ailleurs, une masse musculaire suffisante au cours de la maladie peut améliorer la fonction physique des patients et leur qualité de vie, réduire le risque de complications liées aux traitements médicaux et réduire la toxicité ainsi que les interruptions des traitements médicaux [4].
Or, entre 38 et 70 % des patients atteints de cancer présentent une sarcopénie [5], et entre 45 et 63 % estiment subjectivement avoir perdu de la masse musculaire [6]. De plus, entre 36 et 86 % signalent des difficultés nutritionnelles pour maintenir leurs apports habituels [6].
Ainsi, même si l’exercice physique doit constituer l’intervention de base dans cette situation, les interventions nutritionnelles, telles que la supplémentation, jouent un rôle essentiel dans la prise en charge de cette perte musculaire.
Compléments protéiques
Au cours de la maladie, les besoins nutritionnels en protéines sont accrus afin de tenter de limiter cette perte potentielle de masse musculaire [7]. Il est fréquent que les patients présentent des troubles gastro-intestinaux qui les empêchent de digérer correctement de plus grandes quantités de protéines provenant de différentes sources, comme la viande. Ils peuvent également manquer d’appétit ou ressentir une satiété précoce. Dans ce contexte, le recours à des compléments protéiques — qu’ils soient à base de lactosérum ou d’autres sources de protéines, notamment végétales — peut être très utile pour couvrir ces besoins accrus.
À cet égard, les protéines de lactosérum pourraient améliorer la masse musculaire et réduire la prolifération tumorale chez les patients atteints de cancer, notamment ceux présentant une cachexie ou une sarcopénie cancéreuse [8].
Oméga-3
Au cours de la maladie, les oméga-3 constituent un nutriment essentiel. Une supplémentation associant protéines et oméga-3 a ainsi atténué davantage la perte de poids pendant le traitement et a même favorisé une plus grande augmentation de la masse musculaire qu’une intervention témoin apportant uniquement des protéines [9]. La supplémentation pourrait donc avoir des effets positifs sur la cachexie et la sarcopénie cancéreuses en augmentant la synthèse des protéines musculaires et en réduisant leur dégradation [10]. Par ailleurs, les patients atteints de cancer subissent parfois une intervention chirurgicale, suivie d’une période d’inactivité physique. Dans ce contexte, une supplémentation en oméga-3 avant et après l’opération pourrait être très utile pour préserver la masse musculaire [10].
Créatine
Les essais cliniques chez l’humain sont encore peu nombreux. Une étude antérieure a toutefois observé que les patients présentant une cachexie cancéreuse avaient des taux plus faibles de créatine circulante que les patients sans cachexie [11]. Dans le volet mécanistique de cette même étude, des souris cachectiques supplémentées en créatine ont également subi une perte de masse musculaire moins importante. Par ailleurs, une supplémentation associant créatine et protéines pendant un programme d’entraînement physique a augmenté la masse musculaire et la force musculaire davantage que dans le groupe ne recevant pas le complément [12].
HMB
Enfin, un autre complément potentiellement intéressant est le HMB, un métabolite de la leucine aux actions anticataboliques et anaboliques. La supplémentation en HMB a montré un effet bénéfique sur la masse musculaire et la fonction musculaire chez les patients atteints de cancer [13]. Bien que d’autres études soient nécessaires, des résultats prometteurs ont également été observés concernant les hospitalisations, la toxicité des traitements médicaux et la réponse au traitement [13].
Conclusion
En conclusion, de nombreux compléments utilisés pour gagner et/ou maintenir de la masse musculaire chez les sportifs peuvent être employés en milieu clinique pour gérer le risque de perte musculaire chez les personnes atteintes de cancer. Les compléments protéiques, les oméga-3, la créatine et le HMB peuvent ainsi constituer des outils utiles face à la sarcopénie et à la cachexie cancéreuses.
Lucas Jurado Fasoli – Docteur en biomédecine (UGR). Diététicien-nutritionniste. Chercheur postdoctoral à l’Institut universitaire mixte du sport et de la santé et au département de physiologie de l’Université de Grenade.
Références
[1] Bland KA, Kouw IWK, van Loon LJC, Zopf EM, Fairman CM. Exercise-based interventions to counteract skeletal muscle mass loss in people with cancer: Can we overcome the odds? Sports Medicine 2022;52:1009–27.
[2] Prado CMM, Baracos VE, McCargar LJ, Reiman T, Mourtzakis M, Tonkin K, et al. Sarcopenia as a determinant of chemotherapy toxicity and time to tumor progression in metastatic breast cancer patients receiving capecitabine treatment. Clinical Cancer Research 2009;15:2920–6. https://doi.org/10.1158/1078-0432.CCR-08-2242.
[3] Prado CM, Lieffers JR, McCargar LJ, Reiman T, Sawyer MB, Martin L, et al. Prevalence and clinical implications of sarcopenic obesity in patients with solid tumours of the respiratory and gastrointestinal tracts: a population-based study. Lancet Oncol 2008;9:629–35. https://doi.org/10.1016/S1470-2045(08)70153-0.
[4] Mareschal J, Achamrah N, Norman K, Genton L. Clinical Value of Muscle Mass Assessment in Clinical Conditions Associated with Malnutrition. J Clin Med 2019;8:1040. https://doi.org/10.3390/jcm8071040.
[5] Ryan AM, Sullivan ES. Impact of musculoskeletal degradation on cancer outcomes and strategies for management in clinical practice. Proceedings of the Nutrition Society 2021;80:73–91.
[6] Sullivan ES, Daly LE, Scannell C, Bhuachalla ÉBN, Cushen S, Power DG, et al. A large, multi-centre prospective study demonstrating high prevalence of malnutrition associated with reduced survival in ambulatory systemic anti-cancer therapy patients. Clin Nutr ESPEN 2022;52:208–17.
[7] Arends J, Bachmann P, Baracos V, Barthelemy N, Bertz H, Bozzetti F, et al. ESPEN guidelines on nutrition in cancer patients. Clinical Nutrition 2017;36:11–48. https://doi.org/10.1016/j.clnu.2016.07.015.
[8] Thampy A, Palani Kumar MK, Serva Peddha M, Reddy M. The effectiveness of whey proteins in prevention and treatment of cancer: a review. Crit Rev Food Sci Nutr 2022:1–17.
[9] Fearon KCH, Von Meyenfeldt MF, Moses AGW, Van Geenen R, Roy A, Gouma DJ, et al. Effect of a protein and energy dense n-3 fatty acid enriched oral supplement on loss of weight and lean tissue in cancer cachexia: A randomised double blind trial. Gut 2003;52:1479–86. https://doi.org/10.1136/gut.52.10.1479.
[10] McGlory C, Calder PC, Nunes EA. The influence of omega-3 fatty acids on skeletal muscle protein turnover in health, disuse, and disease. Front Nutr 2019;6:144.
[11] Wei L, Wang R, Lin K, Jin X, Li L, Wazir J, et al. Creatine modulates cellular energy metabolism and protects against cancer cachexia-associated muscle wasting. Front Pharmacol 2022;13:5212.
[12] Lønbro S, Dalgas U, Primdahl H, Overgaard J, Overgaard K. Feasibility and efficacy of progressive resistance training and dietary supplements in radiotherapy treated head and neck cancer patients–the DAHANCA 25A study. Acta Oncol (Madr) 2013;52:310–8.
[13] Prado CM, Orsso CE, Pereira SL, Atherton PJ, Deutz NEP. Effects of β‐hydroxy β‐methylbutyrate (HMB) supplementation on muscle mass, function, and other outcomes in patients with cancer: a systematic review. J Cachexia Sarcopenia Muscle 2022;13:1623–41.
